« L’éducation somatique c’est le champ disciplinaire des méthodes qui s’intéressent à l’apprentissage de la conscience du corps sensible (le soma) en mouvement dans son environnement. »

La notion de SOMA identifie l’expérience intégrale du corps vécu de l’intérieur. Le soma, c’est le corps vivant, sensible tel que perçu -certains diraient « construit » – par la personne. Évidemment, pour le commun des mortels, le mot « soma » identifie le corps par opposition à l’esprit! Alors que nous réaffirmons ici, revenant à Hésiode, le primat du corps vivant. Pour nous, parler du soma, ce n’est pas opposer le corps à la psyché, et ce n’est pas choisir le soma contre le ‘psychique’ comme dans l’expression « psychosomatique ». Parler du soma, c’est aborder la personne intégrée dans son existence phénoménologique et biologique. Travailler dans une perspective somatique c’est considérer que le langage, les raisonnements, même les plus abstraits, nos émotions, nos fantasmes, même les plus emportés, sont des manifestations de notre activité biologique et neurologique. D’un point de vue somatique, la conscience elle-même est considérée comme une caractéristique du vivant, et elle fait partie des mécanismes mêmes d’autorégulation des systèmes vivants. Bref, une approche somatique est loin d’être réductionniste ou matérialiste, elle est plutôt intégrative de la personne vivante « incorporée » (c’est exactement l’embodiment of life comme le nomment certains collègues et de plus en plus d’auteurs d’expression anglo-saxonne.) Quand on ajoute à cette notion de soma celle d’éducation, alors on affirme un parti pris et une méthodologie pour l’apprentissage et le développement à base d’expérience concrète. Les méthodes d’éducation somatique sont déterminées telles selon les quatre grands axes suivants :

▪ l’apprentissage (et non pas la thérapie),

▪ la conscience du corps vivant et sensible (et non pas le corps-objet appréhendé uniquement de l’extérieur)

▪ le mouvement (et non pas la posture ou la structure),

▪ l’espace ou si l’on veut, l’environnement (et non pas un repli sur les frontières d’un soi à fleur de peau). Reprenons chacun de ces termes pour les commenter brièvement.

Mouvement

Le mot MOUVEMENT se rapporte au déplacement du corps dans le champ de la gravité et dans l’espace. À ce titre, on pourra s’intéresser à l’anatomie, à la physiologie, à la kinésiologie, à la biomécanique, à l’ergonomie, sinon à la neurologie et à la neuropsychologie. Pour la formation en éducation somatique, tout en étudiant ces matières de connaissance du corps objectivé, on s’assurera de prendre, face au corps vivant, une perspective phénoménologique, c’est-à-dire un point de vue à la première personne, au je. Connaître les noms des os et les points d’insertion des muscles, étudier les lois de la physique du mouvement des poids et des masses, c’est une chose. Sentir ces phénomènes et connaître en soi le mouvement c’est presque autre chose. En fait, depuis la tendre enfance, nous apprenons à rouler, sauter, marcher, puis skier, monter à vélo, sans jamais savoir que nous avons des muscles! D’où l’importance d’une pédagogie qui s’appuie sur notre expérience avant tout. En éducation somatique, nos capacités de réfléchir, d’analyser, de rationaliser et d’objectiver, sont bien sollicitées, mais en s’appuyant aussi sinon avant tout sur l’expérience concrète, personnelle et autonome de la personne et de l’éventuel praticien. Le mouvement c’est aussi la base même de la vie, sinon l’ingrédient par excellence du développement du cerveau voire de la personne elle-même. On pourra lire à ce sujet l’exceptionnel numéro Hors Série de Science et Vie, no. 204, septembre 1998 : Le cerveau et le mouvement: comment nos gestes construisent notre pensée. Ou encore se référer au livre de Alain Berthoz : Le sens du mouvement, publié chez Odile Jacob en 1997. S’il y a un champ disciplinaire où nous devrions être reconnu, c’est bien celui-là, et c’est en France que ça se passe !

Conscience

Le mot CONSCIENCE ou plus proprement dit en français, « la prise de conscience » se réfère à l’habileté des systèmes vivants de connaître et de réguler leur comportement en fonction du feed-back qu’ils produisent en agissant. Nous visons donc ici la capacité de sentir, de ressentir, de même que la pensée elle-même mais dans l’action et à l’occasion de l’action. Nous aborderons ainsi la conscience en tant que phénomène biologique. Nous rejoignons ici le courant contemporain des 15 dernières années en Occident où la conscience redevient un objet d’étude, de débat et de recherche, y inclus dans les sciences. On pourra consulter par exemple le « Journal of Consciousness Studies ». Ou encore se régaler à la lecture de l’incontournable dernier livre d’Antonio Damasio : Le sentiment même de soi : le corps, l’émotion et la conscience. Et cette conscience n’est plus que du ressort des spécialistes de l’âme, de l’esprit, de l’inconscient et du mental. La conscience est un phénomène du vivant. Et la subjectivité passe au champ des objets d’étude. Voilà aussi notre territoire professionnel.

Apprentissage

Le mot APPRENTISSAGE identifie quant à lui la capacité des systèmes vivants à se développer, à innover, à s’améliorer, à créer des connexions neuronales plus solides, et par là à devenir plus matures dans leur autorégulation. On parlera ainsi d’apprentissage somatique. C’est ce que les méthodes d’éducation somatique permettent de faire par le mouvement guidé par la parole ou par le toucher, en groupe ou individuellement. En choisissant d’emblée un paradigme d’apprentissage, les méthodes d’éducation somatique se distinguent de la plupart des autres pratiques somatiques qui s’intéressent à la thérapie que ce soit d’un point de vue psychothérapeutique ou kinési-thérapeutique. D’ailleurs, lorsqu’on utilise le terme « thérapie » et le paradigme « thérapeutique », c’est pour véhiculer une conception qui puise à la pathologie et au modèle médical. On s’intéresse alors aux symptômes, à leurs causes, au traitement des blessures et à l’identification sinon à la réactivation des traumatismes. En contrepartie, les méthodes d’éducation somatique proposent d’améliorer l’autorégulation, elles posent l’objectif d’apprendre à apprendre, elles favorisent la capacité des individus à se prendre en charge et à avancer dans l’action. Par là, les méthodes d’éducation somatique présentent bien une pertinence pour faciliter la guérison, pour la prévention. Mais la guérison survient comme un bénéfice marginal de l’apprentissage. Par ailleurs, au-delà de sa pertinence en santé, le potentiel de l’éducation somatique se manifeste pour la performance artistique et sportive, pour l’éducation et l’apprentissage scolaire et pour la qualité de vie en général.

Espace

Enfin, le mot ESPACE (on peut aussi préférer le mot ENVIRONNEMENT) donne au corps vivant son contexte, là où il y a de l’air, de la nourriture, d’autres humains, d’autres espèces, d’autres objets, en continuité avec soi. La reconnaissance de l’importance de l’espace et de l’environnement permet en éducation somatique de dépasser une vision centrée sur un soi limité à la surface de la peau, au-delà de ce malentendu pourtant répandu que l’éducation somatique est une forme de nombrilisme! L’éducation somatique s’intéresse au soma et à « l’incorporation » en tant que base pour la perception et la conscience et en tant que support pour l’action dans un monde lui aussi vivant (comme une Gaia), qui est en continuité avec le corps vivant. Par la reconnaissance de l’importance de l’environnement dans l’équation de l’éducation somatique, nous donnons aussi une place importante à la socialisation : l’image du corps en particulier et la forme même du corps vivant n’émergent pas dans un vacuum mais bel et bien dans des familles, dans des sociétés, grâce à des langages, des symboliques et des formes de pensée qui forment ce soma et qui en règlent les interactions. Notre champ disciplinaire s’étend jusque-là. »

«La méthode Feldenkrais d’éducation somatique?» par Yvan Joly, praticien et formateur publié dans Bulletin Feldenkrais France, no. 38, février 2000

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l’éducation somatique Yvan Joly

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La notion de SOMA identifie l’expérience intégrale du corps vécu de l’intérieur. Le soma, c’est le corps vivant, sensible tel que perçu -certains diraient « construit » – par la personne. Évidemment, pour le commun des mortels, le mot « soma » identifie le corps par opposition à l’esprit! Alors que nous réaffirmons ici, revenant à Hésiode, le primat du corps vivant. Pour nous, parler du soma, ce n’est pas opposer le corps à la psyché, et ce n’est pas choisir le soma contre le ‘psychique’ comme dans l’expression « psychosomatique ». Parler du soma, c’est aborder la personne intégrée dans son existence phénoménologique et biologique. Travailler dans une perspective somatique c’est considérer que le langage, les raisonnements, même les plus abstraits, nos émotions, nos fantasmes, même les plus emportés, sont des manifestations de notre activité biologique et neurologique.

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